Guide pratique
Prix de revient à la coupe : ce qu'un kilo vendu coûte vraiment
Une vraie meule de comté : 39,78 kg achetés 15,48 € HT le kilo, vendus 32 € TTC. Entre les deux, la perte et la dégustation — et une marge réelle plus basse qu'on ne le croit.

Sur la facture : un comté AOP 24 mois, 39,78 kg, acheté 15,48 € HT le kilo — je ne nomme pas le fournisseur, mais la meule est bien réelle, elle est passée par notre vitrine. Sur l'écriteau : 32 € TTC le kilo. Entre ces deux chiffres, tout commerçant fait le calcul de tête et se dit que la marge est confortable.
Ce guide refait le calcul jusqu'au bout — perte comprise — sur cette meule-là. Parce que le résultat honnête est un peu moins flatteur que le calcul de tête, et que c'est précisément l'écart entre les deux qui explique pourquoi un produit à la coupe se marge plus fort qu'un produit d'épicerie. Fromage, mais aussi charcuterie, viande, poisson : partout où l'on coupe, le raisonnement est le même.
Le calcul naïf (celui qu'on fait tous de tête)
La meule coûte 39,78 × 15,48 = 615,79 € HT. Le prix de vente affiché, 32 € TTC, cache une TVA à 5,5 % : le prix de vente hors taxe est de 32 ÷ 1,055 = 30,33 € HT le kilo.
Le calcul naïf s'arrête là : 30,33 ÷ 15,48 = un coefficient de 1,96, soit environ 49 % de marge brute. Sur le papier, chaque kilo vendu laisse presque 15 € HT. On pourrait refermer le classeur, satisfait.
Sauf que ce calcul suppose une chose fausse : que les 39,78 kg facturés finissent tous sur la balance, côté client.
Ce que la meule perd avant d'être vendue
Une meule vit, et en vivant elle rétrécit :
- Elle sèche : entre son arrivée en chambre froide et sa dernière part vendue, elle perd du poids par simple évaporation. Le kilo pesé sur la facture n'est déjà plus tout à fait le kilo pesé au comptoir. (Les comptables ont un mot pour ça — la freinte — mais franchement, « le poids qui s'évapore » dit mieux la chose.)
- Les talons et la casse : les fins de meule, les morceaux qui se brisent mal, ce qui n'est plus présentable.
- La croûte entamée, les premières coupes, ce qu'on pare.
Chez nous, tout cela représente environ 2 à 3 % de la meule. Sur ce comté : à 3 %, c'est 1,2 kg qui ne verront jamais la balance. Un kilo de comté AOP 24 mois, payé plein tarif au fournisseur, et que personne ne vous rachètera jamais.
Le vrai prix de revient du kilo vendu
La formule tient en une ligne, et c'est le dénominateur qui fait tout :
Prix de revient au kilo = coût total de la pièce ÷ kilos réellement vendus
Sur notre meule, avec 3 % de perte : 615,79 € ÷ 38,59 kg vendables = 15,96 € HT le kilo vendu — et non 15,48. Le coefficient réel n'est plus 1,96 mais 30,33 ÷ 15,96 = 1,90, soit 47 % de marge brute au lieu des 49 % du calcul naïf.
En euros, sur la meule entière : environ 555 € de marge brute réelle, contre 591 € dans le monde imaginaire sans perte. 36 € par meule qui s'évaporent — multipliez par toutes les meules de l'année, et vous comprenez pourquoi deux boutiques affichant le même prix ne gagnent pas la même chose.
Vous remarquerez au passage que 1,90 est en dessous de notre coefficient cible sur la coupe (autour de 2,2 — nos chiffres famille par famille sont ici). C'est exactement le genre d'écart qu'on ne découvre que si on fait ce calcul : de tête, cette meule avait l'air dans les clous.
Et la dégustation, on la compte ?
Oui — parce qu'elle sort de la même meule. Faire goûter est l'investissement le plus rentable du comptoir : un client qui goûte un 24 mois d'exception repart rarement les mains vides. Mais ces morceaux offerts sont des kilos payés au fournisseur.

Derrière le comptoir, faire goûter déclenche la vente — mais chaque morceau offert sort de la même meule que les kilos vendus.
Supposons 500 g offerts en dégustation sur la vie de cette meule : les kilos vendables passent à 38,09, le prix de revient grimpe à 16,17 € le kilo, le coefficient réel à 1,88. Rien de dramatique — c'est un choix commercial, et un bon. Mais c'est un choix qui doit être fait en connaissance de cause, pas subi sans le voir. La dégustation se pilote : sur quels produits, à quelle fréquence, pour pousser quoi.
Limiter la perte sans abîmer le commerce
Trois réflexes, appris derrière le comptoir :
- Revaloriser au lieu d'offrir : un morceau moins joli ne se donne pas au client — ce serait à la fois de la marge perdue et une drôle d'image. Il se casse et se revalorise : râpé, préparations, plateaux. Le kilo déclassé retrouve un prix de vente au lieu de finir à zéro.
- Suivre la perte comme un poste : pesez ce qui part à la poubelle pendant quelques semaines. Le chiffre de votre boutique — pas le nôtre, pas celui d'un manuel — est la seule base honnête pour poser vos coefficients.
- Acheter au rythme de la rotation : une pièce qui dort en vitrine sèche, jaunit et finit en casse. Mieux vaut racheter plus souvent que provisionner de la perte. Et sur les produits frais à DLC courte — chèvres frais, crèmerie — la même logique vaut pour les invendus : c'est la rotation qui protège la marge, pas le coefficient.
Ce que ça change pour vos prix
Ce calcul est la vraie justification d'une règle qu'on a déjà donnée : un produit à la coupe demande un coefficient supérieur à 2 — parce qu'entre le kilo facturé et le kilo vendu, il y a la perte, la dégustation, et le temps de travail de la coupe elle-même. Poser un coefficient sans compter tout ça, c'est se raconter sa marge (le mécanisme complet du coefficient est ici).
Et ce prix de revient n'est pas gravé : il bouge à chaque hausse fournisseur — le comté de cet exemple n'a pas toujours coûté 15,48 € — d'où l'importance de répercuter les hausses sans les laisser filer.
Dans nos boutiques, c'est PrixParfait qui tient ce fil : le coût d'achat se met à jour à chaque facture importée, chaque catégorie garde son coefficient cible, et l'écart entre la marge visée et la marge réelle se lit famille par famille. Pour refaire le calcul de ce guide sur un de vos produits, le calculateur de marge gratuit le fait en quelques secondes, TVA comprise, sans créer de compte.
Ce qu'on nous demande souvent
Créé par un commerçant
Louis Lemercier
Fromager au Mas du Trident, à Vauvert et Saint-Dionisy — créateur de PrixParfait
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